FUCK AMERICA - Edgar Hilsenrath

Puis arriva la Nuit de Cristal. Ce jour-là, les rêves et les espoirs de mon père s'effondrèrent définitivement. Les synagogues brûlaient en Allemagne. Le magasin de mon père fut complètement détruit et notre appartement incendié. Les nazis crachèrent au visage de mon père et lui donnèrent des coups de pied dans les testicules. Je ne sais pas si ma mère a été violée ou non. Tout ce que je sais, c'est que sa robe était déchirée et pleine de sang. Le lendemain, mon père prit la décision d'émigrer.

Le lendemain de la Nuit de Cristal, mon père écrivit une lettre désespérée au Consul Général des États-Unis pour lui expliquer notre situation. La réponse à cette lettre, envoyée en urgence, arriva des mois plus tard.

— Quand ?, demanda Mary Stone.
— En juillet 1939.
— Et qu'a-t-il écrit, le Consul Général ?
— Qu'il fallait se préparer à un délai d'attente de plusieurs années, avant de pouvoir compter sur les visas d'immigration. À la lettre était joint un formulaire qui, en-dehors du questionnaire habituel, contenait une réponse type.
— Que disait cette réponse type ?
— À peu près la même chose. Mon père a gardé ce formulaire et il l'a toujours. Je connais cette réponse type par coeur: «Par la présente nous vous informons que le délai d'attente s'élève à quelques années. Toute demande par voie orale ou écrite aux fonctionnaires en vue d'accélérer votre requête s'avère en conséquence inutile. »
— Alors qu'il était moins une ?
— Alors qu'il était moins une. Quand la guerre était déjà aux portes.
— Au moment où le piège se refermait sur vous ?
— Très juste. Au moment où le piège se refermait sur nous, irrésistiblement.
— Le piège ! Ce piège, où allait-il mener... ce piège qui ne s'était pas encore complètement refermé ?  — À l'extermination des Juifs d'Europe. À la solution finale.
— Aux pelotons d'exécution, aux chambres à gaz ?
— Et plus encore.
— Mais, on n'y était pas encore ?
— On y était presque !
— Bref, vous ne pouviez plus émigrer ?
— Nous ne pouvions plus émigrer légalement.
— Qu'avez-vous fait ?
— Nous nous sommes enfuis, de l'autre côté de la frontière.
— Pour aller où ?
— Je vous le dirai plus tard. Ça ne change rien, de toute façon. La guerre nous a vite rattrapés.
— Que s'est-il passé ?

— La guerre est alors arrivée, je dis. Et la guerre a rattrapé la famille Bronsky. Y compris Jakob Bronsky. Et quand la guerre a été finie il y a eu, tout d'un coup, deux Jakob Bronsky.
— Comment ça, il y a eu deux Jakob Bronsky?
— Il y en a eu deux, je dis. Le premier Jakob Bronsky, mort avec les six millions, et l'autre Jakob Bronsky, celui qui a survécu aux six millions.

Fuck America - Edgar Hilsenrath, 1980
chapitre 23 (extrait)

No comments:

Post a Comment