Water Music - T. Coraghessan Boyle (1980)

Ni Twist, ni Copperfield, ni Fagin lui même jamais ne connut une enfance comparable à celle de Ned. Jamais lavé, jamais aimé, jamais instruit, mais copieusement battu, injurié, tourmenté, privé de tout, affamé, mutilé et puis réduit à l'état d'orphelin, il fut victime de la pauvreté, de la malchance, des préjugés de caste, du peu d'occasions à saisir, du sort qui s'acharne et du gin. Une enfance à donner le frisson à un Zola.
Il naquit derrière une maison de passe à deux sous, dans ce que les beaux esprits d'alors appelaient la "Terre sainte", entendez des crèches garnies de paille qu'on louait pour un penny la nuit. Cela se passait en l'an de grâce 1771, au mois de février. N'ayant pas de quoi se payer un lit, sa mère s'était trainée jusqu'à ce bouge en serrant fort une bouteille de tord-boyau dans son poing. (...)
C'était une sacrée pocharde, la mère de Ned. Professe de la grande obédience de la Misère du gin, elle était. A cette époque-là de l'histoire anglaise, ladite congrégation, dans sa sororale solidarité, était des plus florissantes. Dès son introduction en Angleterre, à la fin du xvne siècle, le gin avait fait sensation dans le bas peuple (pour certains, ce serait Guillaume III qui l'aurait rapporté de Hollande, mais d'autres assurent que le diable en personne l'aurait inventé en distillant os et moelle en son chaudron). Aussi bon marché que la pisse, mais efficace comme un coup de pied à la gueule : on s'en éprit à la folie. Après tout, pourquoi passer toute une nuit à s'entonner de la bière alors qu'on pouvait se rendre dingue en une demi-heure — et pour un penny seulement ? Dès 1710, les rues étaient jonchées de poivrots, les uns nus comme des vers, les autres raides comme les dalles du cimetière. Lorsque le Grand Maître des Rôles, Sir Joseph Jekyll, présenta un projet de loi tendant à limiter les désastres provoqués par ce breuvage en en soumettant la vente au paiement d'un impôt et à l'obtention d'une licence, une foule menaçante se rassembla devant chez lui pour lapider sa maison et lui déglinguer les roues de son carrosse. Il n'y eut rien à faire pour enrayer le fléau. Le gin palliait la dureté des temps, le gin était sommeil et poésie, le gin était la vie même. Aqua vitae. La mère de Ned fut une éponge à gin de la deuxième génération. Son père, qui était tanneur, en avalait deux pintes par jour pour se donner la force de racler convenablement ses peaux. Il plaça sa fille à neuf ans. À treize, elle faisait le trottoir — et à quatorze était mère. Elle n'avait pas encore vingt ans lorsqu'elle mourut de cirrhose, de fièvre chaude, de consomption et de chlorose mêlées.

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