Une nouvelle vassalité – André Bellon

Feu (de paille) Pierre Bérégovoy
En 1985, Pierre Bérégovoy, alors ministre de l'Économie et des Finances, vint présenter son action devant le groupe socialiste. Bizarrement, il affirma qu'il fallait au gouvernement beaucoup de courage pour conduire une politique contraire à ce que souhaitaient les électeurs de gauche. Sa déclaration n'est pas à traiter par l'ironie. Au-delà de la définition absurde d'un courage qui consiste à aider le plus fort, cette prise de position est la manifestation d'une inversion fondamentale du discours républicain : le courage se définirait donc par le fait de s'opposer à son peuple et à ceux qui le représentent.
D'une certaine façon, le virage économique pris en 1983 eut pour conséquence naturelle la déconsidération de la volonté populaire. On pouvait dès lors raconter n'importe quoi, la légitimité étant largement indéfinie ou procédant d'un ailleurs non maîtrisable. En toute hypothèse, le concept de souveraineté populaire était dès lors à inscrire sur la liste des idées caduques.
(…)

Le discours qu'il [Mitterrand] construisit en 1988 était fondé sur deux piliers, toujours d'actualité, et censés rassembler une large majorité de Français : réconcilier la gauche et l'entreprise, construire l'Europe dans le cadre de la mondialisation. (...)
La réconciliation de la gauche et de l'entreprise forge un thème curieux. Au cours de son histoire, la gauche n'a pas été particulièrement hostile à l'entreprise. Certains lui reprochent même d'avoir été trop productiviste. En revanche, le combat socialiste se voulait anti-capitaliste, c'est-à-dire hostile à une organisation du processus de production fondée sur l'exploitation des hommes. La fameuse réconciliation avec l'entreprise désigne donc en fait l'abandon de tout combat anticapitaliste. Rien que de très logique à partir du moment où le Parti socialiste acceptait la fatalité, la victoire et la domination du système capitaliste et libéral. C'est dans cette logique nouvelle que ce parti décida, en 1985, sur proposition de Michel Rocard, de changer sa déclaration de principes. Les événements électoraux ayant retardé ce projet, il fut finalement mené à bien en 1990. Cette déclaration, qui remplaça celle de 1971, est particulièrement caractéristique des compromis qu'entraînait la situation hybride dans laquelle vivait la majorité de gauche. Le PS s'y déclare « favorable à une société d'économie mixte qui, sans méconnaître les règles du marché, fournisse à la puissance publique et aux acteurs sociaux les moyens de réaliser des objectifs conformes à l'intérêt général ». Dans les secteurs-clés tels que l'école, la santé, la télévision, par exemple, il n'est pas acceptable que « les logiques de marché soient seules déterminantes ». La profusion d'oxymores est ici particulièrement significative. On accepte le marché, mais on souhaite que l'intérêt général se maintienne. On octroie une liberté quasi totale au fonctionnement libéral de l'économie, mais on souhaite son « dépassement par de nouvelles formes d'organisation économique et sociale donnant aux salariés une véritable citoyenneté dans l'entreprise ». Ce qui frappe dans la déclaration de principes du PS de 1990, au demeurant assez conforme aux discours dominants de l'époque, c'est surtout ce qui a disparu par rapport aux textes précédents. Après avoir supprimé la référence à la lutte des classes, mais tout en constatant la permanence des « oppositions de classes et de groupes sociaux », les socialistes se déclarent « attentifs aux intérêts des salariés ». En fait, dans les années 1970, les programmes socialistes avaient remplacé l'appropriation collective des moyens de production par des réformes offrant des garanties collectives, des modalités de contrôle par les travailleurs et extension des droits salariaux. La question de la propriété de l’entreprise avait cédé le pas à celle de la démocratie dans l’entreprise. A partir de 1990, plutôt que de démocratie économique et de démocratie sociale, on parle plus volontiers de citoyenneté dans l’entreprise.
(…)

À partir de 1986, et surtout après le traité de Maastricht, tout ce qui est européen devint idéologiquement intouchable. Dans le discours officiel, l'Europe représente le pilier de tout avenir, et rien de ce qui est européen ne saurait être critiqué. De façon caricaturale, une déclaration de François Hollande, premier secrétaire du Parti socialiste, lors du débat référendaire sur le traité constitutionnel de 2005, concrétise l'aboutissement de la sacralisation de l'Europe qui fut faite à l'époque. Appelant à voter « oui », il soutenait, en effet : « Ce traité est le meilleur que nous puissions avoir compte tenu du nombre de gouvernements de droite qu'il y a en Europe » [1]. Un dirigeant socialiste se soumettait ainsi à la volonté de la droite pour ne pas paraître critiquer la construction européenne. Supposons un instant qu'un député socialiste vote une loi proposée par la droite au prétexte qu'elle serait la meilleure qu'on puisse avoir compte tenu du nombre de députés de droite dans l'hémicycle. Le PS hurlerait à la trahison. Et, pourtant, ce discours n'est pas de pure circonstance. Il est fondamentalement celui de la classe dirigeante en matière européenne. Ainsi, Michel Rocard, alors Premier ministre, déclara-t-il cyniquement à propos des projets d'Europe sociale : « Nous avons une majorité de gouvernements conservateurs dans la Communauté. Ils pensent que la meilleure façon de faire de l'expansion, c'est de laisser les gens gagner de l'argent n'importe comment, de ne pratiquement pas taxer le capital et ses revenus » [2]. Il ajouta : « Les règles du jeu du capitalisme international sanctionnent toute politique sociale audacieuse. Il faut assumer les règles de ce jeu cruel pour faire l'Europe » [3]. Pourquoi, dès qu'il s'agit de l'Europe, la règle commune ne s'applique-t-elle plus ? Pourquoi n'a-t-on plus le droit d'être en opposition ou plutôt pourquoi toute opposition vous classe-t-elle immédiatement comme antieuropéen, comme boutefeu ? Curieusement, la construction européenne fait partie de ces sujets tabous pour lesquels le consensus est obligatoire, auquel on n'a pas le droit de toucher sans être taxé de blasphémateur. Cette attitude date, pour l'essentiel, de la fin des années 1980. Lors de l'élection présidentielle de 1988, le thème de campagne de François Mitterrand, « La France unie », exprimait sa volonté de dépasser les contradictions politiques traditionnelles. Pour ôter tout espace politique sérieux à l'opposition de droite, il présentait un programme dont l'idée centrale consistait à ne pas prendre position sur les points qui pouvaient faire clivage. Le fameux « ni-ni » qu'il avait inventé à propos des nationalisations — ni privatiser, ni nationaliser à nouveau — était destiné à un grand avenir. Désormais, le discours politique ne proposerait pas grand-chose et les grandes décisions seraient présentées comme fatales, obligatoires, indiscutables. C'est ainsi que le traité de Maastricht, porteur du plus grand changement dans l'organisation politique et sociale depuis la Seconde Guerre mondiale, fut présenté aux citoyens comme devant être voté sous peine d'anathème, comme relevant de l'intérêt public sans discussion possible. Il redéfinissait pourtant la citoyenneté en la limitant au droit de vote ; il détruisait pour une bonne part la souveraineté nationale ; il supprimait, de plus, ces instruments fondamentaux que sont les politiques budgétaires et monétaires, en particulier en donnant toute liberté d'action à la Banque centrale européenne. Presque toute la classe politique, de droite comme de gauche, se mobilisa pour expliquer aux Français l'extraordinaire catastrophe économique et sociale qu'entraînerait son rejet. Il ne s'agissait plus de débat démocratique, il fallait affirmer un acte de foi.
1. France-Culture, février 2006.
2. Le Point, 4 septembre 1989.
3. Cité par L'Humanité, 23 octobre 1989.

(…)
La construction européenne était présentée aux citoyens comme ayant été soutenue par la France, depuis l’origine, par les forces démocratiques et progressistes, par tous les hommes épris de paix. Personne ne citait jamais Pierre Mendès France qui, le 18 janvier 1957, avait pris position à l’Assemblée Nationale contre le traité de Rome : « le projet du Marché commun tel qu’il nous est présenté est basé sur le libéralisme classique du XXème siècle selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. L'abdication d'une démocratie peut prendre deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d'une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une politique au sens le plus large du mot nationale et internationale. »
Un tel oubli n'est pas seulement de pure tactique. La réécriture de l'Histoire à des fins politiques est toujours de nature totalitaire. Elle a, ici, pour but de séparer le bien et le mal. Les opposants au traité étant du côté des forces obscures, Pierre Mendès France ne pouvait y avoir sa place.
(…)

Au tournant des années 1990, tout était apparemment réglé : le bien comme le mal étaient identifiés, le discours officiel était le seul acceptable, les oppositions sérieuses à ce prêche étaient disqualifiées par l'anathème. Aucun espace n'existait plus pour un discours différent. Ce n'est que bien plus tard, le 21 avril 2002, qu'un séisme porta Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l'élection présidentielle. Cet événement étonna évidemment ceux qui avaient soutenu l'évolution politique stupide et dangereuse dans les années 1980. N'ayant toujours rien compris ou surtout rien voulu entendre, ils ne surent à nouveau qu'accuser les tendances populistes de leurs propres électeurs. Quand on veut avoir raison, il faut bien trouver un responsable ! En fait, de plus en plus privés des attributs essentiels de la citoyenneté sur le plan personnel, de la souveraineté sur le plan collectif, les électeurs n'avaient plus qu'un choix pour affirmer leur existence : ne pas participer à un jeu défini et animé par ceux dont ils n'étaient plus que les vassaux. C'est ce qu'ils firent. Nous avons aujourd'hui passé le tournant. Le discours politique n'est plus qu'un fantôme et les électeurs, désenchantés, sont pour certains d'entre eux prêts à toute aventure, pour d'autres de plus en plus éloignés de toute vie politique. Plus personne ou presque n'écoute les grandes déclarations, de toute façon sans conséquence. Il ne suffit pas d'affirmer des principes. Encore faut-il leur donner sens et vie.

Chapitre : « du débat au prêche »

Les années 1970-1980 ont vu un fait majeur, en France, transformer la nature du système. Dans les années 1970, le gaullisme s'estompe au profit de partis libéraux classiques, alliant hostilité à la lutte sociale et abandon de l'intérêt national. Au tournant des années 1980 et, tout particulièrement, sous la présidence de François Mitterrand, la gauche, du moins son élément central, à savoir le Parti socialiste, abandonne ses principes antérieurs et se coule dans le moule philosophique de ses adversaires. Jusque-là, la gauche s'opposait au système libéral autant qu'à la Constitution de la Ve République. Dorénavant, elle soutient la Constitution dans le même temps où elle abandonne la lutte sociale comme structurant la vie politique. Elle accepte, par ailleurs, la fatalité du nouvel ordre mondial et les contraintes de la construction européenne, expliquant, par exemple, par la voix de Jacques Delors lors du référendum sur le traité de Maastricht : « Votez oui, nous ferons l'Europe sociale tout de suite après. » (…)
Venus d'horizons très différents, les partis politiques dominants aboutissent finalement à des positionnements assez proches (…) où les Français doivent se reconnaître dans le libéralisme économique. Dans ce nouveau cadre, les partis ne sont plus ni l'expression d'un intérêt national considéré comme supérieur, ni l'expression de couches sociales. Ils représentent des fractions de la classe dirigeante, soumises aux mêmes règles et participant au même jeu.

Chapitre : « du socialisme au parti ».


Une nouvelle vassalité – André Bellon , aux éditions Mille et une nuits, 2007.

No comments:

Post a Comment