Un papa de sang - Jean Hatzfeld, 2015

En Afrique, le temps polit les histoires à l’aide de mots merveilleux. Plus elles datent, plus elles brillent.
Immaculée Feza, 16 ans.

Le génocide nous enseigne des leçons dont se prive volontiers un jeune. On use sa psychologie avec des questions sur les inimitiés entre les ethnies. On devient plus précoce en sombres pensées. Enfant, il nous oblige à nous cogner sur les difficultés extraordinaires de la vie. Il nous pousse à renoncer aux excès et aux fanfaronnades. À limiter nos envies. Il gâche la naïveté de l’enfant. Moi, j’ai grandi en entendant sur le chemin : « Son papa est grand tueur, il tuera à son tour, ça lui coule dans les veines ». Ces paroles incitent l’enfant à endosser des fardeaux trop pesants, comme se cacher derrière les broussailles ou travailler sur la parcelle sans force dans les bras. Ça oblige à prier pour les péchés des adultes.
Jean-Pierre Habimana, 19 ans. Fils d’Alphonse Hitiyaremye, ancien détenu hutu


Moi, je sais que lorsqu’on a vu sa maman être coupée si méchamment, et souffrir si lentement, on perd à jamais une partie de sa confiance envers les autres, et pas seulement envers les Interahamwe. Je veux dire que la personne qui a regardé si longtemps une terrible souffrance ne pourra plus jamais vivre parmi les gens comme auparavant, parce qu’elle se tiendra sur ses gardes. Elle se méfiera d’eux, même s’ils n’ont rien fait. Je veux dire que la mort de maman m’a le plus attristée, mais que sa trop longue douleur m’a le plus endommagée, et que ça ne pourra s’arranger.
Justine, « dans le nu de la vie », 2000

Le trimestre s’est bien terminé, à l’abri des mauvaises notes. Je me réjouis des vacances à Nyamata. La famille habite à Kayumba, au-dessus de l’Apebu. Là-haut, la brise souffle sa fraîcheur sur la poussière, c’est bon. Pendant les vacances, j’aime épauler la maman aux travaux de propreté et préparer les repas. Je continue à jouer le basket comme à l’école. […]
Je visite des amies. On se retrouve dans la cour, chez moi ou chez elles, parfois on partage un jus. Elles sont de bonnes amies d’école, parce que c’est là que j’ai passé le plus de temps. Je ne me connais pas d’amie intime, je veux dire une confidente de profonde confiance. Nous causons toutefois sans retenue. On regarde des films sur les smartphones. Toutes les copines n’apprécient pas les films américains. On se régale de feuilletons nigérians qui racontent les histoires d’amour, surtout les chipotages sans fin dans les familles. […]
Nous sommes au nombre de quatre enfants. On se comprend tout le temps. Leur compagnie m’égaie. On va au marché, à l’église, on descend jusqu’à Nyamata contre si l’on attrape la nouvelle d’un loisir tel un match de foot ou un spectacle au centre culturel. Si une petite somme se présente, on prend une boisson.
Nyamata s’offre comme une petite ville paisible. L’ennui ne rôde pas, les distractions ne manquent plus comme avant, c’est plaisant. Parfois, nous allons au café internet. J’ai ouvert une page facebook. Je publie des photos sur le mur. On se photographie entre amies, on prend des poses affinées. C’est la comédie. J’aime regarder les photos de tout le monde. […]
Je m’appelle Ange Uwase. Je ne sais pas exactement ce que mon nom signifie, c‘est assez compliqué. Naissance a Kigali, il y a dix-neuf ans, un an avant le génocide. Ensuite, j’ai grandi à Nyamata, d’abord dans une maisonnette en pisé a Gasenga, un bas-quartier sans considération, si je puis dire, ensuite dans cette maison en dur à Kayumba. Le premier papa a été tué pendant le génocide. L’autre papa se nomme Innocent Rwililiza, il enseigne à Nyamata. C’est avec lui que ma maman a choisi de fonder une seconde famille. Elle s’appelle Epiphanie Kayitesi. Elle travaille un peu à l’école gardienne, beaucoup sur la parcelle, et à la maison, évidemment. […]
Je crois que le génocide ne s'est jamais éloigné de mes oreilles d’enfant. J’ai toujours vécu avec ce brouhaha. Dés l’âge de cinq ans, peut-être avant, je savais que des gens avaient été malmenés dans une terrible situation. Mais c’étaient des paroles qui volaient sans se poser. Si des connaissances de passage en causaient, si les parents l’évoquaient, je les voyais très bousculés. C'était tremblant, je m'éloignais. Ces paroles effrayaient trop pour que je tente de les imaginer. Elles me repoussaient, Je refusais d'écouter en cachette comme on aime écouter les intimités de ses parents.
À l’école primaire, on n’en parlait pas souvent entre petits élèves. C’était en paroles timides. Qui avait perdu son papa, sa maman ou ses grands-parents. Qui manquait d’une assistance, qui était attaqué par une crise. On rapportait nos soucis de tous côtés sans insistance. Il n'y avait pas encore de chamailles. C'est en fin de cycle primaire que le maître enseignant nous proposait des leçons d’histoire. On n'osait pas beaucoup l'interroger. Nous étions trop hésitants pour le contredire. Des élèves se montraient curieux de pénétrer dans les explications. D’autres se taisaient, ils se tenaient en catimini, comme s’ils boudaient. La gêne se faufilait entre les bancs sans que l’enseignant la pointe du doigt. […]
J’ai des copines hutues, à l’école. Aucune n’est jamais venue me poser une simple question sur comment ma famille a échappé aux tueries, ni sur l‘existence que moi j’ai supportée. Pourquoi ? Je crois savoir. Les jeunes Hutus savent en détail des moments du génocide. Ils les ont appris à l’école, ils ont un peu écouté les programmes radio. Ils ont entendu les chansons mélancoliques. Mais ils se dérobent devant les questions à poser à leurs parents. Les précisions zigzaguent chez eux. Ils craignent d'apprendre la contribution des parents, ou ils savent pourquoi le papa a été gardé en prison, mais ils ne reçoivent aucune confirmation familiale. ll y a ceux qui feignent de ne pas savoir mais n’ignorent rien.
Je connais des jeunes Hutus qui rejettent la haine familiale glissée dans les explications. Ils accordent leur confiance aux professeurs. Toutefois, ils montrent moins d’excitation pour les informations que les enfants de rescapés. Leurs parents freinent leur curiosité. Est-ce que ces parents peuvent raconter le soir comment ils ont manié la machette ? Ou dévoiler les recoins secrets de la mort d’un avoisinant dans le marigot ? Est-ce qu’un enfant hutu peut en réponse traiter son père de personne malfaisante ? Aucun cas connu.
C’est la rancœur qui unit les deux camps des jeunes hutus et tutsis, ce n’est pas l’appétit de vérité. Des jeunes Hutus détestent leurs camarades qu’ils soupçonnent de favoritisme. Un petit nombre ose dire devant tout le monde : « Moi, je vais être chassé de l’école faute de bras sur notre parcelle, tandis que toi tu profites des privilèges. Le Farg paie tes minervals dans les écoles américaines, tu vas attraper un diplôme sans te salir les mains. » Leurs condisciples tutsis rétorquent : « Toi, tu vis au sein des bras musclés de ta famille, tandis que des orphelins soulèvent la houe parce que leur papa a été coupé à la machette dans les papyrus. Ils fouillent la terre pour la nourriture des frères et sœurs, le dimanche après l’église ils ne savent où visiter de la famille, parce qu’elle a péri sous les lames. »
Ange Uwase, 19 ans. Fils d’Innocent Rwililiza, rescapé tutsi.

Je suis une catholique heureuse. Dans ma famille, nous sommes fervents et joyeux, ma maman, mon frère et moi. […] Le calme de la religion catholique me réjouit. Les catholiques prennent plus de temps pour communier que les autres croyants. J’admire l’éclat de la foi. Les icones me touchent fort, et les habits variés des prêtres aussi. Les statues m’emplissent de nostalgie. Je sais qu’en Europe les jeunes se vantent de négliger la religion. Ils se considèrent trop aisés pour croire, ils pensent qu’ils ne peuvent plus rien en espérer sauf des contraintes. Le gaspillage spirituel les amuse. Ils s’excitent en provocations. En vérité ils ne sont jamais satisfaits, ils courent derrière le manque. Ils souffrent de leur insouciance.
J’ai grandi dans une famille imbibée de la parole de Dieu. Je sais Dieu partout. Mon papa a été tué par des militaires du génocide parce que son heure était venue. Je sais que Dieu était là, bien vivant. Il ne l’a pas oublié et Il l’a invité de bon cœur en son royaume parce qu’Il ne néglige personne. Puis il a soufflé de la force sur les Inkotanyi pour qu’ils sauvent à temps ceux qui devaient être sauvés. Je sais que Dieu a sauvé ma maman, mon frère et moi pour de mystérieuses raisons. Ni la chance, ni le courage, ni la vertu, c’est Dieu. […]
Pour un jeune, mieux vaut naître dans une famille de rescapés, parce que trop de jeunes Hutus sont contaminés par les actions de leurs parents. lIs grandissent dans la honte ou dans de mauvaises pensées. Moi, j'ai grandi sans mon papa. La tristesse ne m'a pas oubliée, la chance a décidé que je sois entourée par l'amour de la maman Edith, de Bertrand. Je suis bercée de bienveillance, épaulée d’autres compagnies amies. Je ne me sens honteuse en rien, ni de la disparition du papa ni de ma maladie. Je suis aimée, rien de nuisible ne me ronge, comme le remords ou le ressentiment. Mais le jeune Hutu, pauvre, grandit sans les bras affectueux d'une famine apaisée. Comment peut-il contourner les obstacles ? II mène une existence malsaine dans la gêne des regards et des silences. Certains ont perdu leur papa en prison ou dans la malaria du Congo, sans personne pour les réconforter.
Je connais un camarade d'école primaire dont le papa dure à Rilima [la prison]. Des que l’on parle du génocide, il saute de côté, de crainte que l’on évoque son papa. Ses maigres jambes d'enfant
ne le portaient pas encore, et pourtant aujourd'hui il se sent avili. Il répète à tout va que bien qu'il visite souvent son papa, il veut se tenir en première ligne de la reconstruction du pays. C'est le seul jeune qui accepte d'en parler.
Sandra Isimbi, 18 ans. Fille d’Edith Uwanyiligira, rescapée tutsie.

Quand j'enseignais au collège Nelson-Mandela de Kanzenze, à la fin années quatre-vingt-dix, c'était grand-chose. Des e1eves hutus n'osaient pas franchir la porte de la classe de peur d'être harcelés par leurs camarades rescapés. On voyait par ailleurs des élèves rescapés trembler d'angoisse parce qu'un billet anonyme pose sur leur pupitre les menaçait de les couper comme les leurs C'étaient des camarades qui se vengeaient de l’emprisonnement de leur papa. Nous, les enseignants, prêtions vigilance. Des enfants hurlaient ou boudaient. On en voyait qui disparaissaient pendant trois semaines, ils revenaient sans mot dire. Des élèves refusaient d'écouter le conseiller pédagogique ou le psychologue s'il appartenait à l’autre ethnie. Un grand nombre ne pensaient plus à force de sarcler pour nourrir leurs frères et sœurs ou porter des provisions a Rilima. D'autres vagabondaient en quête de chanvre et de boissons.
Au lendemain du génocide, aucune personne sensée ne pouvait imaginer qu'elle n'allait pas être tuée dans les dix années suivantes. L'avenir de chacun s'annonçait raccourci. Vingt ans se sont écoulés, les avoisinants des deux camps s'habituent à l’idée de mourir de vieillesse ou de maladie. Ils hésitent à dissoudre leur défaitisme dans la boisson, ils oublient de coucher avec n'importe quelle connaissance pour ne pas passer la nuit seul ou pour un surplus de nourriture. Ils se consacrent moins a la désolation. L'espoir d'une existence ordinaire renaît sans qu'on comprenne pourquoi. Leurs enfants s'en trouvent apaises. Ils rangent par-derrière la méchanceté dans laquelle ils Ont grandi, ils tournent les pages du manuel scolaire. Ils chantent la réconciliation. Mais ils n’oublient rien de ce qu’ils taisent. À moi, mes propres enfants le taisent, comme tous les autres. Mais je le sais bien.
Les enfants rescapés cachent aussi leur peur. Jean-Damascene et plusieurs enfants hutus accusent la cherté des minervals. Bien souvent toutefois, ils tenaient la petite somme dans la main, mats ils reculaient devant l’école par peur des mauvaises pensées de leurs camarades Sandra dit qu'elle ne craint plus les machettes, qu’elle se promène sur tous les chemins. Et elle ajoute plus tard que les regards d'anciens prisonniers l’effraient. Si des enfants de rescapés répètent autant qu'ils ne craignent plus rien, n’est-ce pas pour enfouir leur peur ?
Innocent Rwililiza, professeur tutsi. Père d’Ange et d’Immaculée

Mon mari se montre très traumatisé. C’est un professeur très réputé, on apprécie ses compétences jusqu’en Afrique du Sud. Le génocide l’a bouleversé. Il déteste l’évoquer. S’il en parle, il ressent des émotions qu’il ne contrôle plus du tout. La méchanceté se dresse devant ses yeux. Ses mots se précipitent, il menace tous les Hutus, ses lèvres remuent la colère que son cœur chuchote. Ce sont des gesticulations imprévisibles. Il devient autre, il se démène en prise à des troubles psychologiques. Pendant les commémorations, il boit et fume. Dès qu’il rentre, on doit se taire. Il s’assied, prostré dans un endroit de la maison. Il ne trouve plus de temps pour les enfants. Il ne bavarde plus. Les enfants s’éloignent de lui. Je ne sais pas s’ils le craignent, s’ils en deviennent inquiets. On n’en parle pas. C’est un fardeau. On contourne. Le génocide nous pousse à accepter ce que l’on pensait impossible d’accepter. On puise dans une force mystérieuse pour avancer.
Sylvie Umubyeyi, assistante sociale tutsie

Vingt ans après, ose-t-on tout raconter aux enfants ? Une honte menace ceux qui s’y risquent dans la mauvaise ethnie, bien que l’on ait supprimé les ethnies. Si les fauteurs évoquent la vérité des machettes levées, c’est uniquement leurs aveux prononcés lors des gaçaça [procès populaires des années 2000]. Ils se gardent des détails personnels.
J’ai des camarades tutsis, on s’est approchés sur les bancs de l’école. Leurs familles vivent dans les moudougoudou [agglomération rurale de maison standard construite après le génocide pour remplacer les habitats détruits] de Kiganwa. On se cause bien, on blague à propos de joueurs de football qui cochonnent leurs tirs, on s’échange des nouvelles sensationnelles que l’on déniche sur l’internet. On partage des inquiétudes d’agriculture si les pluies tardent. On évite le génocide. On zigzague. Les jeunes ne se laissent pas attaquer par des paroles grondantes car sinon leur vigueur ne pourrait éviter la bagarre. Ce serait durable. Un petit nombre choisit la vengeance à cause des malheurs de leurs parents. Ils campent derrière la rancune. Ce peut être risquant si survient à nouveau le meurtre d’un président. Cependant, un grand nombre de jeunes applaudissent la politique de réconciliation. L’atmosphère entre jeunes ne favorise pas la haine comme auparavant. Elle fait son pas arrière. Ça va un peu s’arranger.
J’aime l’Afrique, je crois que c’est un continent béni. On n’y croise pas le racisme mondial Certains soirs, j’écoute les nouvelles tremblantes du vaste monde à la radio. Ici, je ne suis pas apeuré, je me tiens aux aguets. J’applaudis nos terres promises à l’agriculture. J’admire le climat s’il ne joue pas de mauvais tours. À Kigali, c’est tous les jours que surgissent les bâtiments à étages et des voitures quatre-quatre. Dans vingt ans, on tirera l’électricité et des routes bitumées sur les collines. Des cultivateurs vendront leurs parcelles pour défricher les brousses en Tanzanie. Tous les cultivateurs ne partiront pas. Sur les collines reculées, on verra toujours des bras comme les nôtres planter la houe. […]
Partir loin pour oublier tout ça ? Est-ce que j’y pense ? Non, si on naît dans un pays, il faut supporter son passé. Toutefois, ici, la solitude me piège. Être cultivateur, ça pousse à l’éloignement, être fils de prisonnier, ça pousse à plus d’éloignement. Je m’ennuie, je peine. Je trébuche et vois mon existence un peu gâchée. Au fond, je ne me réveille pas tranquille.
Idelphonse Habinshuti, 19 ans. Fils de Fulgence Bunani, détenu hutu.

Je suis tutsie. Mes parents sont tutsis, j’hérite de leur intimité ethnique. Ils vivent une histoire tutsie depuis les pogroms des années soixante. J’appartiens à cette histoire, je vais la poursuivre quoi que les autorités décident au sujet des ethnies. Je suis à la fois contente et mécontente de mon ethnie et j’explique pourquoi. Elle me désole puisque les miens ont été chassés comme du gibier. Mon père a été tué, ma mère a souffert de tristesse et d’humiliation en tant que Tutsie. On ne s’enorgueillit pas de malheurs sauf à courir derrière. D’un autre côté, ça me réjouit parce que sinon je devrais bien être hutue. Je remercie Dieu de n’avoir pas hérité d’un mauvais cœur, capable de m’entraîner dans une chasse aux Tutsis, pataugeant dans la boue plus haute que les genoux, jusqu’à vouloir les exterminer. Souffrir d’être chassée est plus humain que de se noircir l’âme à chasser.
Sandra Isimbi, 18 ans. Fille d’Edith Uwanyiligira, rescapée tutsie.

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