La lucidité – José Saramago, 2004

Il est courant en ce bas monde et à cette époque où nous trébuchons en avançant à l’aveuglette que nous nous heurtions au prochain coin de rue à des hommes et des femmes prospères, dans la fleur de l’âge, qui, ayant connu à dix-huit ans les habituels printemps riants et ayant été aussi, et peut-être surtout, de fougueux révolutionnaires bien décidés à éliminer le système mis en place par leurs parents pour le remplacer enfin par le vert paradis de la fraternité, se trouvent aujourd’hui installés confortablement et avec une fermeté aussi grande dans des convictions et des pratiques qui, après être passés par de nombreuses variantes d’un conservatisme modéré pour échauffer et assouplir leurs muscles, ont fini par déboucher sur l’égoïsme le plus effréné et le plus réactionnaire. Pour utiliser des mots moins solennels, ces hommes et ces femmes crachent, devant le miroir de leur vie, tous les jours à la figure de ce qu’ils ont été le glaviot de ce qu’ils sont devenus.

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