L’homme sans tête – Sergio Gonzalez Rodriguez, 2009

La photo que j'ai sous les yeux date de 1938. Elle a été prise dans la province de Morelos, au Mexique, et on y voit un homme (ou est-ce une femme ?) au tronc et aux bras minuscules. Il n'a pas de jambes, c'est une tête sans corps posée sur un gros coussin. Comment s'appelle-t-il ? Quel âge a-t-il ? Où est-il né ? Nous l'ignorons. Il lance un regard oblique et triste au photographe en ayant l'air de sonder l'inexplicable. Un individu en costume clair est assis sur une chaise, près de lui, et détourne les yeux tant de l'objectif que de l'homme-tête. Une volaille passe près d'eux. La tête est si indifférente à cette anomalie qu'elle en acquiert une aura sidérale, comme les têtes parlantes des mythes.
L'ensemble de concepts tels que le beau, le sublime, le romantique, le décadent, le sinistre et le surréaliste tend à subir à notre époque une irrémissible dégradation. Mario Perniola s'alarme de ce phénomène dissolvant: « Dans les tendances artistiques les plus avancées, la structure traditionnelle de séparation entre l'art et la réalité semble s'être définitivement effondrée. » Une sorte de réalisme psychotique s'est généralisé aujourd'hui et annule toute médiation. L'art perd son recul par rapport à la réalité et prend une forme physique, une consistance à la fois visuelle, tactile, conceptuelle. Perniola ajoute que la tendance artistique orientée vers un réalisme de plus en plus cru semble dater du siècle dernier, quand la culture cherchait à ressembler aux réalités criminelles les plus cruelles. Dans cette atmosphère culturelle, Perniola constate l'émergence de ce qu'il appelle le « sex-appeal de l'inorganique », une sexualité stylisée qui ne s'exprime plus en fonction du féminin et du masculin et se distend dans une sorte de neutralité ultime contenant aussi bien des phantasmes rétroactifs qu'un fétichisme sadomasochiste, l'avenir de la littérature « cyberpunk » ou la sexualité procybernétique qu'une simple machine connectée à d'autres peut voir dans l'être humain.
Par contraste, la césure compose l’harmonie, l’intervalle marque la différence de ton entre les sons de deux notes différentes ; dans un discours ou un récit, les espaces blancs donnent corps à la conjecture, au suspense, à la pensée, et la barre diagonale est le signe typographique qui indique la division. Dans l’acte criminel, la sorcellerie ou le sinistre, la coupure amène le négatif : je manipule une lampe en verre, je la casse et je me blesse à la main. Je saigne. Le téléphone sonne : on m’informe que mon frère vient de mourir.
(...)


L'idée de l'oeuvre d'art considérée comme un crime moderne a peut-être été émise dans les statuts du marquis de Sade lors de la fondation de la Société des amis du crime : « La Société est pleinement convaincue que les hommes ne sont pas libres, et qu'enchaînés par les lois de la nature, ils sont tous esclaves de ces lois premières ; [la Société] approuve tout, elle légitime tout, et regarde comme ses plus zélés sectateurs ceux qui, sans aucun remords, se seront livrés à un plus grand nombre de ces actions vigoureuses que les sots ont la faiblesse d'appeler crimes. » Cette société secrète créée par un pacte de sang se proposait de consommer l'utopie pornographique du libertinage social. Dans le cinquième statut, on prescrivait l'admission de «vingt artistes et gens de lettres », en modestes proportions faute d'un budget supérieur, car la société se disait « protectrice des arts ». La Philosophie dans le boudoir n'est pas seulement une suite de démonstrations logiques de l'inexistence de « l'Être suprême », mais une mise en scène criminelle. En d'autres termes, Sade fait du crime un acte esthétique impliquant un style personnel et inaliénable.
À compter de là, des affirmations comme celles qui consistent à dire que l'assassinat est « l'un des beaux-arts » (Thomas de Quincey) ou qu'un « tableau doit être peint avec le même enthousiasme que celui d'un criminel qui commet un meurtre » (Edgar Degas) sont possibles. Jean Genet déclare quant à lui qu'une des « fonctions de l'art est de substituer à la foi religieuse l'efficacité de la beauté. Au moins celle-ci doit-elle avoir la puissance d'un poème, c'est-à-dire d'un crime ». Jean Genet va même plus loin en expliquant l'origine de cette certitude par le souvenir d'un épisode dont il a été témoin pendant la Seconde Guerre mondiale : « Ainsi mon plaisir quand j'appris le meurtre de cet enfant de quinze ans par le soldat allemand me fut causé par le seul bonheur de cette audace qui osait, en massacrant la chair délicate des adolescents, détruire une beauté visible et établie pour obtenir une beauté — ou poésie — résultant de cette beauté brisée avec ce geste barbare. » La beauté criminelle serait un montage inséré dans la barbarie.
   Le comte de Lautréamont raconte comment Maldoror viole une fillette dans la campagne : « Celui-ci tire de sa poche un canif américain, composé de dix à douze lames qui servent à divers usages. Il ouvre les pattes anguleuses de cette hydre d'acier; et, muni d'un pareil scalpel, voyant que le gazon n'avait pas encore disparu sous la couleur de tant de sang versé, s'apprête, sans pâlir, à fouiller courageusement le vagin de la malheureuse enfant. De ce trou élargi, il retire successivement les organes intérieurs ; les boyaux, les poumons, le foie et enfin le coeur lui-même sont arrachés et entraînés à la lumière du jour, par l'ouverture épouvantable. Le sacrificateur s'aperçoit que la jeune fille, poulet vidé, est morte depuis longtemps ; il cesse la persévérance croissante de ses ravages, et laisse le cadavre redormir à l'ombre du platane ». À juste titre, on a dit que cette oeuvre centrale du romantisme annonçait l'existence des tueurs en série. 


chapitre "Le retour du dieu Pan"

FUCK AMERICA - Edgar Hilsenrath

Puis arriva la Nuit de Cristal. Ce jour-là, les rêves et les espoirs de mon père s'effondrèrent définitivement. Les synagogues brûlaient en Allemagne. Le magasin de mon père fut complètement détruit et notre appartement incendié. Les nazis crachèrent au visage de mon père et lui donnèrent des coups de pied dans les testicules. Je ne sais pas si ma mère a été violée ou non. Tout ce que je sais, c'est que sa robe était déchirée et pleine de sang. Le lendemain, mon père prit la décision d'émigrer.

Le lendemain de la Nuit de Cristal, mon père écrivit une lettre désespérée au Consul Général des États-Unis pour lui expliquer notre situation. La réponse à cette lettre, envoyée en urgence, arriva des mois plus tard.

— Quand ?, demanda Mary Stone.
— En juillet 1939.
— Et qu'a-t-il écrit, le Consul Général ?
— Qu'il fallait se préparer à un délai d'attente de plusieurs années, avant de pouvoir compter sur les visas d'immigration. À la lettre était joint un formulaire qui, en-dehors du questionnaire habituel, contenait une réponse type.
— Que disait cette réponse type ?
— À peu près la même chose. Mon père a gardé ce formulaire et il l'a toujours. Je connais cette réponse type par coeur: «Par la présente nous vous informons que le délai d'attente s'élève à quelques années. Toute demande par voie orale ou écrite aux fonctionnaires en vue d'accélérer votre requête s'avère en conséquence inutile. »
— Alors qu'il était moins une ?
— Alors qu'il était moins une. Quand la guerre était déjà aux portes.
— Au moment où le piège se refermait sur vous ?
— Très juste. Au moment où le piège se refermait sur nous, irrésistiblement.
— Le piège ! Ce piège, où allait-il mener... ce piège qui ne s'était pas encore complètement refermé ?  — À l'extermination des Juifs d'Europe. À la solution finale.
— Aux pelotons d'exécution, aux chambres à gaz ?
— Et plus encore.
— Mais, on n'y était pas encore ?
— On y était presque !
— Bref, vous ne pouviez plus émigrer ?
— Nous ne pouvions plus émigrer légalement.
— Qu'avez-vous fait ?
— Nous nous sommes enfuis, de l'autre côté de la frontière.
— Pour aller où ?
— Je vous le dirai plus tard. Ça ne change rien, de toute façon. La guerre nous a vite rattrapés.
— Que s'est-il passé ?

— La guerre est alors arrivée, je dis. Et la guerre a rattrapé la famille Bronsky. Y compris Jakob Bronsky. Et quand la guerre a été finie il y a eu, tout d'un coup, deux Jakob Bronsky.
— Comment ça, il y a eu deux Jakob Bronsky?
— Il y en a eu deux, je dis. Le premier Jakob Bronsky, mort avec les six millions, et l'autre Jakob Bronsky, celui qui a survécu aux six millions.

Fuck America - Edgar Hilsenrath, 1980
chapitre 23 (extrait)

Water Music - T. Coraghessan Boyle (1980)

Ni Twist, ni Copperfield, ni Fagin lui même jamais ne connut une enfance comparable à celle de Ned. Jamais lavé, jamais aimé, jamais instruit, mais copieusement battu, injurié, tourmenté, privé de tout, affamé, mutilé et puis réduit à l'état d'orphelin, il fut victime de la pauvreté, de la malchance, des préjugés de caste, du peu d'occasions à saisir, du sort qui s'acharne et du gin. Une enfance à donner le frisson à un Zola.
Il naquit derrière une maison de passe à deux sous, dans ce que les beaux esprits d'alors appelaient la "Terre sainte", entendez des crèches garnies de paille qu'on louait pour un penny la nuit. Cela se passait en l'an de grâce 1771, au mois de février. N'ayant pas de quoi se payer un lit, sa mère s'était trainée jusqu'à ce bouge en serrant fort une bouteille de tord-boyau dans son poing. (...)
C'était une sacrée pocharde, la mère de Ned. Professe de la grande obédience de la Misère du gin, elle était. A cette époque-là de l'histoire anglaise, ladite congrégation, dans sa sororale solidarité, était des plus florissantes. Dès son introduction en Angleterre, à la fin du xvne siècle, le gin avait fait sensation dans le bas peuple (pour certains, ce serait Guillaume III qui l'aurait rapporté de Hollande, mais d'autres assurent que le diable en personne l'aurait inventé en distillant os et moelle en son chaudron). Aussi bon marché que la pisse, mais efficace comme un coup de pied à la gueule : on s'en éprit à la folie. Après tout, pourquoi passer toute une nuit à s'entonner de la bière alors qu'on pouvait se rendre dingue en une demi-heure — et pour un penny seulement ? Dès 1710, les rues étaient jonchées de poivrots, les uns nus comme des vers, les autres raides comme les dalles du cimetière. Lorsque le Grand Maître des Rôles, Sir Joseph Jekyll, présenta un projet de loi tendant à limiter les désastres provoqués par ce breuvage en en soumettant la vente au paiement d'un impôt et à l'obtention d'une licence, une foule menaçante se rassembla devant chez lui pour lapider sa maison et lui déglinguer les roues de son carrosse. Il n'y eut rien à faire pour enrayer le fléau. Le gin palliait la dureté des temps, le gin était sommeil et poésie, le gin était la vie même. Aqua vitae. La mère de Ned fut une éponge à gin de la deuxième génération. Son père, qui était tanneur, en avalait deux pintes par jour pour se donner la force de racler convenablement ses peaux. Il plaça sa fille à neuf ans. À treize, elle faisait le trottoir — et à quatorze était mère. Elle n'avait pas encore vingt ans lorsqu'elle mourut de cirrhose, de fièvre chaude, de consomption et de chlorose mêlées.

Un détective très très spécial - Romain Puértolas

Je me demande si les touristes chinois qui viennent visiter Paris sont conscients qu'ils achètent en réalité des souvenirs fabriqués chez eux.
Chaque fois que je les vois descendre de leur bus et se presser dans mon magasin comme autant de fourmis frénétiques, j'ai envie de leur arracher les tour Eiffel miniatures qu'ils ont piochées dans mes paniers et leur montrer l'inscription Made in China que l'on n'a même pas cherché à cacher dans l'anneau des porte-clefs.
Au lieu de ça, je les encaisse avec un grand sourire.

Les mystères de Larispem - Lucie Pierrat-Pajot

Les mystères de Larispem, tome 2 : Les jeux du siècle (Gallimard, 2017)

[Uchronie. 1899. La Commune de 1871 est victorieuse, Paris a fait sécession avec la France et possède son propre gouvernement. L'ancienne capitale, renommée Larispem selon l'argot de la puissante corporation des bouchers, est désormais une ville-état, dont les principes fondateurs sont l'égalité, le travail et le progrès scientifique. Mais les nobles, déchus en 1971 et exilés en France, complotent contre Larispem et tentent d'affaiblir la ville pour y reprendre le pouvoir.

Ici, la comtesse Vérité de Maugardin a convoqué le chef des services secrets pour spéculer sur les faiblesses de Larispem... 
Toute ressemblance avec la situation économique de l'actuelle capitale n'est sans doute pas fortuite !]


— Bon, alors... hum... La prospérité de Larispem repose sur des fondations peu solides : sur les fortunes volées aux familles exilées, sur les brevets d'inventions qu'elle monnaye aux entreprises françaises et européennes pour des millions, et sur ses alliances commerciales, qu'elle noue grâce à son prestige. Sans compter que le gouvernement profite sans vergogne de la situation fragile de la France. Larispem fait miroiter son utopie à des étudiants, à des ingénieurs et à des inventeurs, qui tous gobent l'appât et préfèrent délaisser la France pour rallier la Cité-État. 
(...)
— Je comprends parfaitement, le coupa Vérité. Larispem est enclavée dans la France, elle n'a pas de terres à cultiver, pas de possibilités de s'étendre et aucune autre richesse que celles que vous venez de mentionner. Aucun accès à la mer non plus, ce qui la handicape grandement pour commercer avec l'étranger.


chapitre "complot"

Ad vitam æternam – Thierry Jonquet

Ad vitam æternam – Thierry Jonquet (le Seuil, 2002)

[Anabel travaille à Scar system, une boutique de piercing & tatouages. Elle fait la connaissance de M. Jacob, gérant d’une entreprise de pompes funèbres. Ces extraits du roman rapportent leurs discussion et les observations de Monsieur Jacob sur le rapport des humains à la mort.]



— Dites-moi, ça n’a pas l’air de marcher fort, à la « boutique », n’est-ce pas ?
— Pas trop, non, avoua-t-elle, machinalement.
— Ça ne m’étonne pas. C’est une activité un peu curieuse… Des « boutiques » comme celle-là, il en fleurit à tous les coins de rue ou presque, c’est un signe des temps. Un symptôme. Les gens se sentent perdus, accablés d’ennui, ils se réfugient dans ces pratiques que l’on croyait révolues. Ils ont peur de se diluer dans la grisaille, l’anonymat planifié par des forces, des autorités auxquelles ils savent qu’ils n’échapperont pas, alos ils sont prêts à tout, même à souffrir, surtout à souffrir, pour tenter de se persuader qu’ils restent maîtres d’une petite parcelle de leur pitoyable destin. Leur corps est bien la dernière chose, le dernier objet qui leur appartient, du moins le croient-ils. Le reste leur a été volé depuis longtemps.


— Je viens de me connecter à un site très surprenant. Une vraie trouvaille. distefano.com. Venez jeter un coup d’œil. (…)
Sur l’écran apparaissaient des photographies de cadavres en décomposition.
— Saisissant de réalisme, non ? Ce sont pourtant des faux, expliqua Monsieur Jacob. De vulgaires mannequins confectionnés avec du papier mâché, du carton, de la cire. Regardez, ils coûtent 650 dollars pièce. Des gens les achètent, je suppose pour les exposer dans leurs salons ou pour égayer une soirée, une sorte de gag ! Pour moins cher, 20 dollars, on peut se procurer un manuel de fabrication. Attendez, il y a mieux encore.
Anabel vit Monsieur Jacob pianoter sur le clavier de l’ordinateur. Moins d’une minute plus tard, il s’était connecté à un autre site, qui relatait les exploits d’un collectif d’artistes chinois intitulé Cadavre, et qui précisément, utilisait des résidus humains comme matériau artistique, lors d’installations destinées à être présentées en public.
— Répugnant…, soupira Anabel.
— Bien sûr, mais voyez comme c’est curieux ! La mort devient à la mode. Vos contemporains passent leur temps à supplier la médecine de prolonger leur vie, on leur promet déjà de reculer le moment fatidique de plusieurs décennies, de vivre jusqu’à cent vingt ans et plus ! et dans la même foulée, une poignée d’illuminés commence à vouer un véritable culte au cadavre. Oh, certes, c’est encore marginal, mais…



— Sachez qu’il n’y a pas si longtemps, les autopsies auxquelles se livraient les médecins avaient lieu en public. Les spectateurs appartenaient à l’aristocratie et appréciaient grandement cette mise à nu des chairs. De jolies dames au visage poudré, des petits messieurs engoncés dans leur pourpoint venaient se régaler, se rincer l’œil en prétextant s’instruire. C’était une distraction très prisée, le cinéma de l’époque, pourrait-on dire ! En fait ils obéissaient à un rituel d’exorcisme, comme les badauds que vous voyez autour de vous aujourd’hui. Ce corps qu’on charcutait sous leurs yeux, c’était bien le leur, par procuration, par anticipation. (…). Rembrandt, mais aussi beaucoup d’autres peintres beaucoup moins célèbres, nous ont légué des images de ces scènes assez… assez hautes en couleur, si vous me permettez ! A l’époque, la mort ne paraissait pas aussi effrayante qu’aujourd’hui. Les moyens de la combattre étaient bien maigres, rudimentaires, alors on s’accoutumait à sa compagnie, de sorte que… (…) Aujourd’hui au contraire, on la tient à distance tout en sachant que le rendez-vous est inéluctable, reprit-il. Mais dès que l’occasion en est donnée, on vient la narguer, on s’imagine autorisé à la défier, comme vous pouvez le constater ! Un peu comme on va voir le lion ou la panthère enfermés dans leur cage, au zoo. Et qui ne peuvent pas mordre, à travers les barreaux ! (…) La mort fait toujours recette. Toujours.

Tigre, tigre ! - Margaux Fragoso

[Margaux raconte les 15 années passées trop souvent auprès de Peter, un vieil homme qui l’a approchée et manipulée quand elle était très jeune pour abuser d’elle sexuellement.
Séance d’initiation, par Peter à Margaux adolescente, à la pornographie et à la soumission sexuelle des femmes pour satisfaire les hommes.]


Je sortis un film qui s’appelait les amours de Lolita. « Ça a l’air intéressant, ça. On le regarde ».
Il se mit à rire. « Ça me fait presque peur, de te laisser regarder ça. Tu comprends, cette Lolita, elle était infidèle.
- À qui ? J’étais intriguée.
- À son papa. Ils sont amants. Comme nous. C’est un très bon film pour un porno, c’est artistique. » Il glissa la cassette dans le magnétoscope.
(…) 
« Alors, qu’est-ce que tu as pensé du film ? me demanda Peter à la fin.
- J’ai aimé. Hé, un de ces jours, il faut qu’on regarde un film, avec des hommes. ». Je le dis l’air de rien, alors que j’en avais énormément envie. Ça ne me plaisait pas, de voir des femmes faire des pipes ou se faire pénétrer ; en revanche, je trouvais enthousiasmante l’idée qu’un homme puisse prendre la place d’une femme. Je voulais voir un homme faire à un autre homme ce qui semblait ennuyeux ou même avilissant quand c’était à une fille. J’avais besoin d’être rassurée sur le fait que les hommes et les femmes n’étaient pas si différents. Les films de Peter laissaient entendre que le monde entier était fait de femmes se soumettant à des hommes, et je savais que ce n’était pas vrai.

Une fois, j’avais piqué un des magazines porno de Richard, au salon, et j’avais appris l’existence des dominatrices. Je voulais, par-dessus tout, voir un film de dominatrices, mais je savais que Peter ne louerait jamais un film avec des femmes qui contrôlent les hommes.